Hier, j’ai passé une journée à l’atelier, que je qualifierais de « bonne » avec des guillemets. En effet, elle était plutôt agréable, mais elle s’est avérée également très longue.
Mon objectif était de produire des composants pour une de mes créations à venir, un véritable travail d’artisanat. Cependant, hier, j’ai consacré la majeure partie de la journée à préparer et à mettre en marche mon tour, à régler les outils, à affiner mon programme et les paramètres de tournage.
Et tout cela pour seulement quatorze modestes pièces en laiton qui ne sont même pas encore terminées.
Un problème éthique ?
Toutefois, en travaillant, je me suis posé une question « éthique ». Dans mon discours sur le projet Ocelus, je me vante de créer des pièces artisanales.
Mais est-il légitime d’utiliser des machines à commande numérique et de prétendre être un artisan, un artisan d’art qui plus est ?
J’ai regardé autour de moi : mon atelier est rempli de machines numériques.
Pas moins de quatre ordinateurs dédiés au contrôle de cinq machines : le tour à commande numérique, deux fraiseuses CNC et deux imprimantes 3D, et il y a même un petit laser caché dans un coin.
Cela, doit-il provoquer chez moi une légère crise existentielle : je veux être artisan, je me sens artisan, mais j’utilise des outils numériques et des machines automatisées en abondance. Où est la frontière entre l’artisanat et l’industrie ?
Il s’avère que je ne suis pas le seul à m’interroger sur cette dichotomie.
L’artisanat évolue avec le monde qui l’entoure et ceux qui le pratiquent, et le numérique s’invite de plus en plus dans les ateliers.
Cependant, beaucoup d’entre nous (clients et artisans) ont une vision nostalgique et idéalisée de l’artisanat.
Dans un imaginaire collectif, l’artisanat, c’est l’image parfaite de la main qui caresse la matière dans un clair obscur vaporeux.
L’artisanat, c’est de vieux outils et dans un atelier, avec la juste quantité de poussière, au service d’une maison si possible centenaire (le mot marque étant bien trop vulgaire).
Il y a l’image du compagnonnage et du jeune apprenti partant faire son tour de France, ou tout simplement un apprenti alternant entre l’atelier de son maître et les bancs de l’école.
On imagine un artisanat transmis de génération en génération, reposant sur un savoir-faire ancestral.
En au-dessus de tout, on glorifie le travail exclusivement fait à la main, acquis au fil de longues heures d’exercices fastidieux, qui surpasse en tout toutes les froides technologies modernes.
Les marques de « luxe » l’ont bien compris, basant leur marketing sur cet imaginaire collectif de l’artisanat pour vendre des produits pourtant parfaitement industrialisé. Je pense ainsi à, à peu près, toutes les marques d’horlogerie,
Toutefois, dans mon cas, il n’y a aucun artisan dans ma famille ni parmi mes proches. Alors, quel maître ou quelle école pourrait me transmettre l’art de fabriquer des œuvres d’artisanat d’art ? Dois-je abandonner mon rêve pour suivre la tradition ?
La réponse est non.
Un artisan doit tout faire à la main ?
J’ai pris mon ordinateur, j’ai fait des recherches sur Google, j’ai regardé des vidéos sur YouTube et j’ai échangé avec des artisans sur Instagram. J’ai acheté quelques formations en ligne.
Petit à petit, j’ai acquis mon propre savoir-faire, j’ai expérimenté et j’ai découvert par moi-même, devenant un « autodidacte ».
J’ai fait ça chez moi, j’ai acheté et construit les outils et j’ai les moyens financiers de les acquérir. Mais j’aurais tout aussi bien pu fréquenter un Fab Lab ou une structure similaire.
Alors, faut-il que tout soit fait à la main pour être considéré comme artisan ?
Dans le glossaire de l’Unesco, on trouve la définition suivante :
Produits fabriqués par des artisans, soit entièrement à la main, soit à l’aide d’outils à main ou même de moyens mécaniques, pourvu que la contribution manuelle directe de l’artisan demeure la composante la plus importante du produit fini… La nature spéciale des produits artisanaux se fonde sur leurs caractères distinctifs, lesquels peuvent être utilitaires, esthétiques, artistiques, créatifs, culturels, décoratifs, fonctionnels, traditionnels, symboliques et importants d’un point de vue religieux ou social.
Cette définition date de 1997… sans doute un peu dépassée face aux enjeux du numérique, mais globalement toujours pleine de sens.
Ainsi, cette définition inclut bien l’utilisation de moyen mécanique.
Et heureusement, qui imagine encore un menuisier travailler sans une scie électrique ?
Les machines à commandes numériques étant devenues communes et faciles d’accès, elles ne sont à mon sens qu’une nouvelle génération d’outils mécanisés.
On ne peut plus aujourd’hui prétendre que le savoir-faire manuel soit la définition de l’artisan (bien qu’il puisse être la signature de certains.
D’autre part, cette définition inclut des notions d’art, de création, de culture et de décoration. Au-delà d’une pure quantification d’une activité manuelle, je vois l’artisanat avant tout comme un processus créatif.
Un processus créatif !
Cette définition de l’UNESCO met également l’accent sur les aspects artistiques, culturels et créatifs de l’artisanat. Au-delà de la simple activité manuelle, l’artisanat est un processus créatif.
Un projet artisanal commence par une idée, puis cette idée est façonnée à travers des techniques, des compétences et des outils pour aboutir à un produit fini.
L’artisan est avant tout la personne qui maîtrise l’ensemble de ce processus, de la conception à la réalisation.
En fin de compte, ce qui compte, ce ne sont pas les outils, les traditions ou les pratiques, mais la réalisation d’une œuvre personnelle par la transformation de la matière en un produit fini.
La recherche et l’exploration de nouvelles matières et techniques, y compris l’utilisation d’outils numériques, faisant partie intégrante de l’artisanat.
Aujourd’hui, j’ai appris en lisant quelques articles que je pratique l’artisanat augmenté, l’artisanat numérique, ou même l’artisanat 3.0.
Mais surtout, je peux dire avec certitude et sans états d’âme : je suis un artisan !
Et même mieux, ce travail avec et sur les machines est en train de devenir une véritable source d’inspiration. J’ai fabriqué ou intégralement retapé la plupart des machines de cet atelier, nouant un vrai lien affectif et un savoir-faire spécifique. Ne serait-il pas temps de faire de cette ressource une force créatrice.
(J’ai aussi appris que passer une journée sur une machine peut emmener l’esprit très loin…)